Pour promouvoir la laïcité, il faut conforter l’école

Jean-Paul Delahaye, ancien directeur général de l’enseignement scolaire, aujourd’hui administrateur en charge de la laïcité à la Ligue de l’enseignement, estime que, « l’arsenal juridique » existait déjà largement pour « sanctionner les personnes bafouant les valeurs républicaines ou appelant à la violence au nom d’un motif religieux ». Entre colères et espoirs, entretien avec une voix qui compte.

Comment percevez-vous le débat parlementaire sur le séparatisme ? Était-il nécessaire de doper la loi pour mieux contrôler l’entrisme de l’islamisme radical ? 

Permettez-moi d’abord de vous rappeler ce qu’est la Ligue de l’enseignement. C’est le plus ancien mouvement d’éducation populaire, fondé en 1866 ! Il a grandement participé à la séparation de l’école et de la religion en 1882 puis à la séparation des Eglises et de l’Etat en 1905. La Ligue maille le territoire national de 25 000 associations présentes dans 24 000 communes, pour y organiser des séjours de vacances, des animations, etc. En 2019, elle a contribué à former 900 000 personnes à la citoyenneté, jeunes et moins jeunes, dont 120 000 sur le thème de la laïcité. Nous proposons des outils, des guides, des jeux pour les plus jeunes sur le sujet. Par exemple,  après l’horrible drame de Conflans-Sainte-Honorine, la Ligue a produit, en 48 heures un petit livret pour expliquer aux enfants ce qu’était la liberté d’expression.

La loi sur le séparatisme est une réaction, comme souvent, liée à des dérapages minoritaires heureusement, dont certains horribles liés au terrorisme islamiste, mais entrant dans le champ d’une répression judiciaire possible. Aujourd’hui, lorsqu’une association remplit un formulaire Cerfa de demande de subvention publique, on lui demande de déclarer sur l’honneur qu’elle partage les valeurs de notre République. Et la Ligue de l’enseignement n’a évidemment aucun problème avec cette obligation. C’est bien le moins de respecter les valeurs de la République quand on demande une subvention publique ! Mais le contrat d’engagement républicain contenu dans la loi est-il utile dans la mesure où il existe déjà une charte d’engagements réciproques qui engage l’Etat, les collectivités territoriales et les associations ? Attention de ne pas remettre en cause la liberté associative qui est une liberté fondamentale dans notre République.

La loi contient néanmoins des mesures positives, notamment pour un meilleur contrôle de l’enseignement privé hors contrat, ce qui est une bonne chose. Il me semble même qu’on aurait pu aller plus loin en imposant à l’établissement privé de déposer en préfecture le projet pédagogique qu’il porte avant d’obtenir son autorisation d’ouverture.

La laïcité est-elle aujourd’hui menacée ?

La laïcité, c’est d’abord une liberté, la liberté de conscience, de croire ou de ne pas croire, de changer de croyance. Elle garantit aussi l’égalité entre tous les citoyens quels qu’ils soient. Et une République laïque utilise deux moyens pour cela : la séparation entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel et la neutralité religieuse de l’Etat et de ses agents. La laïcité, c’est ce qui permet de faire vivre la diversité tout en construisant l’unité autour des valeurs. La laïcité est menacée quand on perd tout cela de vue et qu’on l’instrumentalise à des fins politiciennes, quand on en fait un système d’interdictions, et surtout quand on oublie de l’enseigner !

Parmi les moyens à la disposition de l’Etat pour faire partager le principe de laïcité à tous nos concitoyens, il y a les grandes associations qui assurent au quotidien la promotion des valeurs de la République au moyen de l’éducation populaire. C’est un travail inlassable, qui ne demande aucun relâchement. Or, le monde associatif est en grande difficulté, les budgets de l’Etat et des collectivités territoriales sont moins généreux, la crise sanitaire est venue aggraver une situation déjà bien fragile. Sans oublier le fait que les contrats aidés ont diminué.

Un autre moyen bien sûr pour l’Etat de promouvoir la laïcité, c’est de conforter son école, l’école de la République c’est-à-dire l’école laïque. Or, l’école publique n’est pas encore présente partout dans l’ouest de notre pays et en Alsace-Moselle, l’enseignement religieux est encore obligatoire dans l’enseignement public ! Et puis, le dualisme scolaire n’aide pas vraiment au vivre ensemble. Les enseignements public et privé sont souvent des marqueurs de la ségrégation à l’œuvre dans les territoires. L’enseignement public compte deux fois plus de boursiers que l’enseignement privé ! Il y a trop d’écarts entre ces deux mondes. Or, comment  « vivre ensemble », ce qui est tout de même la définition de la laïcité, si on ne « scolarise pas ensemble », c’est-à-dire si on n’apprend pas à des jeunes d’horizons différents à se connaître ?  Comment espérer faire vivre la fraternité si la mixité sociale est vécue comme un péril par les classes sociales favorisées ? C’est tout le sens l’interpellation de cette mère d’élève envers le président de la République, lors de sa visite récente dans un quartier populaire de Montpellier. « Mon fils m’a demandé si le prénom Pierre existait vraiment, s’il n’existait pas seulement dans les livres ». Tout est dit… On parle beaucoup de communautarisme, mais il est le plus souvent subi. Notre constitution, dans son article premier, nous prévient : pour que notre République demeure indivisible, il faut qu’elle soit tout à la fois, laïque, démocratique et sociale.

Des associations évoquent 100 000 enfants qui ne sont pas scolarisés car vivant dans des conditions de grande pauvreté et faisant face aux refus de scolarisation. Nombre d’entre eux se retrouvent dans les 130 000 jeunes qui  n’ont pas d’identifiant national. 

J’en parle dans mon rapport sur la grande pauvreté (1). Il faut mobiliser tout le système éducatif pour les repérer, ne pas les perdre de vue. La non scolarisation de ces enfants est un scandale. Tout enfant présent sur notre territoire a un droit fondamental à être scolarisé.

Au-delà, pourquoi y-a-t-il autant d’échec chez les enfants des milieux populaires ?

Il est difficile de vous répondre rapidement sur une question si vaste d’autant plus que le débat sur l’école, ses réussites et ses échecs, reste souvent cantonné entre spécialistes et que nous n’avons pas su faire partager le diagnostic sur l’état de l’école à l’ensemble des citoyens, et j’en prends ma part, au regard des responsabilités que j’ai occupées.

Ainsi, nous n’avons pas à rougir de ce que nous avons fait, des progrès que nous avons réalisés en matière de démocratisation de l’accès à l’enseignement. Par exemple, dans ma génération, 20 % des élèves sortaient des études avec un diplôme d’enseignement supérieur ; nous en sommes aujourd’hui à 40 %. Nous avons diversifié l’accès aux études secondaires, nous avons créé de nouveaux diplômes, nous avons réduit le nombre des décrocheurs, etc. Alors, qu’est-ce qui ne va pas ? Eh bien, notre gros problème, c’est que le poids de l’origine sociale est en France beaucoup plus important qu’ailleurs dans le monde occidental dans la réussite éducative et sociale des élèves. Nous avons un système plus inégalitaire que la plupart des pays de l’OCDE. Malgré nos efforts, on ne parvient pas à sortir suffisamment les enfants de leurs conditions sociales : plus on s’élève dans les études, moins il y a d’enfants des milieux populaires. Le système éducatif français a en réalité été pensé pour trier et sélectionner les élèves, et il le fait très bien, mais il ne parvient pas à assurer la promotion de tous au moyen d’un diplôme, quel qu’il soit. Notre élitisme n’est pas républicain, il est essentiellement social.

Pourquoi ne parvient-on pas à corriger le tir ?

Soyons lucides : les dysfonctionnements du système ne nuisent pas à tout le monde. Ceux de nos concitoyens dont les enfants réussissent bien dans cette école inégalitaire n’ont pas forcément envie que ça change. Il y a de fortes résistances qui empêchent de faire évoluer l’école dans le sens de l’intérêt général, y compris dans les choix budgétaires. Depuis toujours, nous ne dépensons pas assez pour notre école primaire ; or, c’est au tout début de la scolarité qu’il est possible de prévenir et de traiter les difficultés, et nous dépensons beaucoup plus que tous nos voisins européens pour notre lycée. Nous marchons sur la tête. Qui le sait, en dehors des spécialistes ? On dépense beaucoup plus pour l’accompagnement éducatif en classes préparatoires aux grandes écoles où il y a assez peu d’enfants de pauvres, que pour l’accompagnement éducatif en éducation prioritaire, qui s’en émeut ? Qui sont les assistés ?

Regardez encore combien il est difficile dans ce pays d’avoir des rythmes scolaires adaptés aux enfants. Nous sommes le seul pays au monde à concentrer le temps scolaire sur 4 journées de 6 heures à l’école primaire. La cinquième matinée de classe serait pourtant utile à tous (tous les enfants de la planète ou presque ont au moins 5 jours de classe !). Quand on a supprimé une demi-journée de classe par semaine en 2008 puis à nouveau en 2017, ce sont les classes populaires qui ont été les plus pénalisées ! 4 jours par semaine, c’est une vraie maltraitance dans certains quartiers, pour certaines familles qui ne peuvent offrir à leurs enfants le complément éducatif qui leur manque en l’absence d’école. Les enfants du peuple ne vont pas au de cours de tennis ou au poney-club le mercredi !

Attention, car des scolarités qui sont des suites d’échecs, d’humiliations, laissent des traces dans les parcours de vie. Et puis, toutes les études démontrent que le renforcement des inégalités induit un ralentissement de la croissance économique ! Notre idéal d’une école plus juste rejoint ici l’intérêt économique bien compris de notre pays. Enfin, en ne parvenant pas à rendre notre école plus juste, en ne donnant pas vraiment sens à notre devise républicaine, c’est notre pacte républicain que nous mettons en danger.

Publié le 27/04/2021 • Par Stéphane Menu • dans : A la Une Education et Vie scolaire, Actu expert Education et Vie scolaire, Actu juridique, France de  » La Gazette des communes »