Marianne du 8 février 2021

« Euthanasie : Français, encore un effort pour être laïques ! »

L’œil de Marianneke

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Cette semaine, notre chroniqueuse Nadia Geerts défend les bienfaits de l’euthanasie, en évoquant le modèle belge et les problèmes que pose la situation française.

Le 27 janvier dernier, 118 députés La République En Marche et Les Républicains ont déposé une proposition de loi visant à dépénaliser l’euthanasie. La France va-t-elle enfin sauter le pas ?

Ça va bientôt faire trois ans que maman est morte. Après le repas de midi, elle attendait l’ascenseur, dans sa maison de repos, et un autre résident lui a gentiment souhaité une bonne après-midi. Moi, j’ai pensé : « L’après-midi sera courte… ».

C’est devenu le titre d’un livre. Parce que maman, cet après-midi-là, allait être euthanasiée.

Et depuis, il n’y a pas un jour où je ne pense pas à elle. Pas un jour non plus où je ne me réjouis pas de ce qu’elle ait pu bénéficier d’une fin de vie choisie, digne, belle. Et accessoirement, qu’elle n’ait pas connu le Covid, la terrible solitude qui l’accompagne ni les rayons vides des magasins qui lui auraient immanquablement rappelé la guerre. Quelle chance a eu maman d’être Belge !

QU’EST-CE QUE VOUS ATTENDEZ, DITES-MOI, VOUS LES FRANÇAIS ?

C’était pas la France, le pays de la laïcité ? C’était pas la France, le pays qui avait su, bien plus clairement que la Belgique, dire « merde » aux cléricaux de tout poil ? Et la laïcité, c’était pas ce principe selon lequel les lois doivent être faites au nom du laos, du peuple, sans que les convictions religieuses de certains puissent s’imposer à tous ? Et donc, ma question est simple : avez-vous une seule bonne raison non religieuse de refuser à un homme ou à une femme – ou à un non-binaire, agenre, intersexué ou tout ce que vous voudrez – le droit d’accéder à une fin de vie digne, lorsqu’il est acquis que la médecine ne peut de toute manière plus rien faire pour soulager ses souffrances physiques ou psychiques ?

J’entends bien que vous puissiez avoir des difficultés à élaborer une loi qui évite les dérives toujours possibles. Le contraire serait même inquiétant. Une vie humaine, c’est précieux, on est bien d’accord, et il ne s’agirait pas de donner un « permis de tuer » aux médecins, sous couvert de « belle mort ». Mais enfin, reconnaissez que vous avez maintenant suffisamment matière à inspiration dans toutes ces lois qui, ailleurs dans le monde, encadrent la fin de vie. C’est pas comme si vous étiez les premiers, hein…

Et ne me parlez pas des soins palliatifs et de la loi Léonetti-Claeys. Vous savez bien qu’elle ne règle pas certaines situations parmi les plus tragiques et révoltantes, comme celles de Vincent Lambert ou d’Alain Cocq, pour ne parler que de ces deux hommes décédés en 2020 après une épouvantable agonie très médiatisée.

Je répète donc ma question : avez-vous une seule bonne raison non religieuse de refuser à quelqu’un le droit d’accéder à une fin de vie digne, lorsqu’il est acquis que la médecine ne peut de toute manière plus rien faire pour soulager ses souffrances physiques ou psychiques ?

N’EST-IL PAS TEMPS, EN D’AUTRES TERMES, DE ROMPRE AVEC LA RELIGION DE LA MÉDECINE ?

D’admettre que la médecine ne peut pas tout, et qu’elle se fonde, bien plus que sur la lettre d’un quelconque serment d’Hippocrate, sur l’impératif « Primum non nocere » : « D’abord, ne pas nuire » ?

Oui, donner la mort peut être, parfois, l’ultime soin palliatif, l’unique manière de ne pas nuire, d’agir avec humanité. Parce que la vie n’est pas, sauf pour les religieux, une valeur en soi : elle a, d’un point de vue humaniste, un contenu qui seul lui donne une valeur. Elle ne saurait se réduire à un ensemble de fonctions biologiques qu’il importerait de maintenir à tout prix et contre la volonté du patient.

C’est parce que la vie est belle et précieuse qu’il faut pouvoir en finir, quand elle ne ressemble plus à une vie authentiquement humaine.